En bref : chaque mois, le capital que vous remboursez sur votre hypothèque libère de la place sur une marge de crédit réavançable. Vous réempruntez exactement ce montant, vous l'investissez, et l'intérêt de la marge devient déductible. Après 25 ans sur une hypothèque de 400 000 $, l'hypothèque est éteinte, la marge vaut 400 000 $ et le portefeuille 789 405 $. La stratégie est légale et elle rapporte. Mais elle ne fait pas disparaître la dette : elle la change de nature, et elle vous laisse investi à crédit pendant un quart de siècle.
Le principe en une phrase
L'intérêt de votre hypothèque n'est pas déductible, parce que l'argent emprunté a servi à acheter votre maison. L'intérêt d'un emprunt qui sert à investir, lui, l'est. Même dette, même taux, traitement fiscal opposé : tout dépend de l'usage qu'on fait de l'argent.
La manœuvre Smith exploite cet écart. Elle ne réduit pas votre dette. Elle la fait passer, mois après mois, de la mauvaise catégorie à la bonne.
La mécanique, étape par étape
1. Le bon produit hypothécaire. Il faut une hypothèque réavançable, où la limite de la marge de crédit monte automatiquement au rythme du capital remboursé. Au Québec : Manuvie Un, le Tout-en-Un de la Banque Nationale, le STEP de la Banque Scotia. Exigez des sous-comptes distincts.
2. Le paiement mensuel. Vous payez votre hypothèque normalement. Sur notre exemple, 2 213,89 $ par mois, dont une part d'intérêt et une part de capital.
3. Le réemprunt. La part de capital remboursée libère exactement ce montant sur la marge. Vous le tirez et vous le virez directement au compte de placement. Directement : jamais par votre compte courant.
4. L'intérêt de la marge. Vous le payez de votre poche chaque mois. Il est déductible de votre revenu.
5. Le remboursement d'impôt. Il arrive au printemps suivant. Sur notre exemple, 96 511 $ au total sur 25 ans. La version accélérée de la stratégie le réinjecte en capital sur l'hypothèque, ce qui raccourcit le cycle.
Un exemple chiffré sur 25 ans
Hypothèque de 400 000 $ à 4,5 %, amortie sur 25 ans. Marge réavançable à 4,95 %, soit le taux préférentiel de 4,45 % plus un demi-point. Taux marginal de 47,46 %. Portefeuille à 6 % par année.
| Hypothèque restante | 0 $ |
| Marge de crédit due | 400 000 $ |
| Portefeuille | 789 405 $ |
| Position nette avant impôt | 389 405 $ |
| Intérêts hypothécaires payés | 264 168 $ (jamais déductibles) |
| Intérêts de marge payés | 203 353 $ (déductibles) |
| Remboursements d'impôt encaissés | 96 511 $ |
Le graphique en tête d'article montre les trois courbes : l'hypothèque qui descend, la marge qui monte exactement à la même vitesse, et le portefeuille qui grimpe. Au bout, la dette totale est identique à celle du départ. Seule sa nature fiscale a changé.
Le calcul que les présentations ne font pas
Voici où la plupart des présentations sur cette stratégie deviennent trompeuses, et c'est le passage le plus important de cet article.
On vous montre un portefeuille de 789 405 $ apparu de nulle part, et on conclut que la manœuvre vous a enrichi d'autant. C'est faux, pour une raison simple : pendant 25 ans, vous avez décaissé 203 353 $ d'intérêts de marge de votre poche. Sans la stratégie, cet argent-là aurait pu être investi lui aussi.
La seule comparaison honnête met les deux scénarios à sortie de fonds identique. D'un côté la manœuvre. De l'autre, le même ménage qui paie son hypothèque et place chaque mois exactement ce que l'autre consacre à l'intérêt de sa marge.
| Rendement | Avec la manœuvre | Sans | Écart réel |
|---|---|---|---|
| 2,0 % | 205 848 $ | 125 697 $ | 80 151 $ |
| 3,0 % | 273 042 $ | 136 837 $ | 136 205 $ |
| 4,0 % | 350 494 $ | 149 334 $ | 201 160 $ |
| 5,0 % | 439 951 $ | 163 380 $ | 276 570 $ |
| 6,0 % | 543 467 $ | 179 196 $ | 364 271 $ |
| 7,0 % | 663 456 $ | 197 034 $ | 466 422 $ |
| 8,0 % | 802 760 $ | 217 187 $ | 585 573 $ |
À 6 % de rendement, l'écart réel est de 364 271 $, et non de 789 405 $. C'est encore un très bon résultat. Mais c'est un résultat de levier, obtenu en restant endetté de 400 000 $ pendant 25 ans, et il faut le présenter comme tel.
La raison pour laquelle le levier fonctionne aujourd'hui tient en un chiffre. Une marge à 4,95 % dont l'intérêt est déductible coûte réellement 2,60 % à un taux marginal de 47,46 %. C'est un coût de financement bas. C'est ce qui rend la stratégie défendable en ce moment, et c'est exactement ce qui la rendrait discutable si le taux préférentiel remontait de trois points.
Ce qu'il reste après impôt
Le portefeuille n'est pas à l'abri de l'impôt. Le jour où vous liquidez pour rembourser la marge, le gain accumulé est imposable.
| Portefeuille | 789 405 $ |
| Gain en capital | 389 405 $ |
| Impôt à 23,73 % du gain | 92 406 $ |
| Marge à rembourser | 400 000 $ |
| Il vous reste | 296 999 $ |
Le taux d'inclusion du gain en capital étant de 50 %, l'impôt réel sur le gain est de 23,73 % à ce palier. Rien de dramatique, mais il faut le soustraire avant de se réjouir.
Si le marché baisse
Le modèle ci-dessus suppose un rendement en ligne droite. Les marchés ne montent pas en ligne droite, et c'est le vrai risque de cette stratégie : la dette est fixe, le portefeuille ne l'est pas.
Reprenons le même scénario avec une baisse de 30 % du portefeuille à la vingtième année, ce qui n'a rien d'extraordinaire sur un horizon de 25 ans.
| Position nette au creux | 112 978 $ |
| Position nette à 25 ans | 317 437 $ |
| Sans la baisse, à 25 ans | 389 405 $ |
La stratégie survit, sur papier. La vraie question n'est pas mathématique : c'est de savoir si vous continuerez à virer l'intérêt de la marge tous les mois en regardant un portefeuille qui a fondu du tiers. La plupart des abandons de cette stratégie n'ont rien à voir avec les taux. Ils arrivent au creux d'un marché baissier.
Il y a un second chiffre à regarder en face : la sortie de fonds. Elle grimpe pendant 25 ans, parce que la marge grossit. Au dernier mois, vous payez 2 213,89 $ d'hypothèque plus 1 650,00 $ d'intérêt de marge, soit 3 863,89 $. Le remboursement d'impôt vous en rend 783,09 $, il reste donc 866,91 $ de coût net mensuel. Ce n'est pas un détail de fin de parcours : c'est une obligation qui monte chaque année.
Le seuil selon votre palier
La déduction vaut ce que vaut votre taux marginal. Plus il est bas, plus la marge coûte cher réellement, et moins le levier se justifie.
| Votre taux marginal | Coût réel de la marge | Verdict |
|---|---|---|
| 25,69 % | 3,68 % | Marge de manœuvre mince |
| 30,69 % | 3,43 % | À peser sérieusement |
| 36,12 % | 3,16 % | À peser sérieusement |
| 41,12 % | 2,91 % | Le levier se défend |
| 45,71 % | 2,69 % | Le levier se défend |
| 47,46 % | 2,60 % | Le levier se défend |
| 49,96 % | 2,48 % | Le levier se défend |
| 53,31 % | 2,31 % | Le levier se défend |
Sous 100 000 $ de revenu imposable, la déduction ne rachète pas assez du coût pour compenser le risque pris. La manœuvre Smith est une stratégie de haut palier, comme la plupart des montages qui reposent sur une déduction.
Les cinq conditions
Il faut les cinq. S'il en manque une, la réponse est non.
Une hypothèque réavançable à sous-comptes. Sans elle, la traçabilité devient un travail manuel que personne ne tient sur 25 ans.
Un taux marginal élevé. Disons au-dessus de 41 %, donc un revenu imposable supérieur à 108 680 $.
Une capacité de décaissement qui monte. Pas seulement aujourd'hui : à la quinzième année, quand l'intérêt de la marge aura doublé.
Un horizon long et un estomac solide. Vingt-cinq ans, et au moins une baisse de marché sérieuse en cours de route, statistiquement.
De la discipline de traçabilité. Rien d'autre que des placements sur cette marge. Jamais un voyage, jamais une voiture, jamais un imprévu.
Une dernière remarque, et elle vaut plus que tout le reste de l'article : avant d'investir à crédit, il faut avoir rempli son CELI et son REER. Ces deux comptes donnent un avantage fiscal sans dette, sans traçabilité et sans risque de levier. La manœuvre Smith est un outil pour l'argent qui n'a plus de place ailleurs, pas un raccourci pour commencer à investir.
Questions fréquentes
La manœuvre Smith est-elle légale au Québec ?
+Oui, sans ambiguïté. Elle applique l'alinéa 20(1)c) de la Loi de l'impôt sur le revenu, qui rend déductible l'intérêt d'un emprunt lorsque l'argent emprunté sert à gagner un revenu de bien. Ce n'est pas une échappatoire, c'est une règle ordinaire. Ce qui doit être irréprochable, c'est la traçabilité : chaque dollar tiré de la marge doit aller directement au compte de placement, sans jamais transiter par un compte personnel.
Quel type d'hypothèque faut-il ?
+Une hypothèque réavançable, c'est-à-dire un produit où la limite de la marge de crédit augmente automatiquement au rythme du capital remboursé. Au Québec, les trois produits utilisés sont Manuvie Un, le Tout-en-Un de la Banque Nationale et le STEP de la Banque Scotia. Le point qui compte à l'usage est la présence de sous-comptes distincts : c'est ce qui rend la traçabilité évidente si l'Agence pose des questions dans dix ans.
Que se passe-t-il si j'utilise la marge pour autre chose ?
+Vous contaminez la déductibilité de la portion utilisée, et vous vous créez un casse-tête de calcul pour le reste. Un seul achat personnel sur cette marge, et il faut désormais répartir chaque paiement d'intérêt entre une part déductible et une part qui ne l'est pas, année après année. C'est la raison pour laquelle un produit à sous-comptes vaut largement les quelques dollars de frais mensuels qu'il coûte.
Dans quoi faut-il investir ?
+Dans un placement non enregistré qui a une attente raisonnable de revenu, donc qui verse des dividendes ou des intérêts. Un fonds de croissance qui ne distribue rien du tout fragilise l'argument fiscal. Et surtout : pas dans un REER ni dans un CELI. L'intérêt d'un emprunt servant à cotiser à un régime enregistré n'est jamais déductible.
Puis-je retirer de l'argent du portefeuille ?
+Pas librement. Si vous vendez des placements et que vous utilisez le produit à des fins personnelles, la déductibilité tombe en proportion. Le portefeuille bâti par la manœuvre doit rester investi tant que la marge n'est pas remboursée. C'est un engagement de très longue durée, et c'est ce qui la rend inadaptée à quiconque pourrait avoir besoin de cette somme.
Manœuvre Smith ou mise à part de l'argent ?
+Ce sont deux stratégies différentes, souvent confondues. La manœuvre Smith réemprunte le capital remboursé sur une hypothèque réavançable pour l'investir : elle s'adresse à tout propriétaire, salarié compris. La mise à part de l'argent fait passer les revenus d'entreprise d'un travailleur autonome par l'hypothèque et paie les dépenses avec une marge : elle exige un revenu d'entreprise. Un travailleur autonome propriétaire peut théoriquement combiner les deux, mais la traçabilité devient alors un travail à part entière.
Faut-il un taux fixe ou variable ?
+La marge réavançable est presque toujours à taux variable, indexée sur le taux préférentiel. Au moment d'écrire ces lignes, le préférentiel est à 4,45 % et une marge se négocie autour de 4,95 %. C'est un coût qui bougera pendant 25 ans. Le calcul de rentabilité doit donc être refait avec un taux plus élevé que celui d'aujourd'hui, pas avec celui-là.
Votre situation supporte-t-elle ce levier ?
En 30 minutes, on regarde quatre choses : votre taux marginal réel, votre capacité à absorber une sortie de fonds qui grimpe pendant 25 ans, votre tolérance à voir un portefeuille baisser pendant que la dette reste due, et si votre prêteur offre une marge réavançable à sous-comptes. Consultation sans frais, sans engagement.
